e pépiement des femmes-frégates », le roman de Paul Laurendeau, met en scène des créatures superbes : femmes à la peau noire aux ailes rouges, leurs congénères mâles, peau rouge et plumes noires (dimorphisme sexuel oblige) et une belle brochette de ressortissants du « bas-Kanada », puis du « Kébek », provinces de fiction très inspirées par celle où vit l'auteur. On imagine sans peine la fascination de Paul Laurendeau quand ces femmes frégates s'imposent à lui. On imagine également le processus d'accrétion concentrique qui s'en est suivi : les personnages, les personnages en situation, ces situations en supposant d'autres, la construction d'un environnement cohérent, son écologie, son cadre anthropologique, sa géographie, son histoire sur deux siècles, et finalement le roman.
Perso, un monde ressemblant au nôtre, dans lequel évolueraient des créatures humanoïdes ailées, n'ayant pas grand chose d'angélique, juste vêtues des couleurs de l'enfer, sexuellement compatibles avec les hommes-sans-ailes – ce que l'exogamie rend heureusement nécessaire - je suis client. Où est-ce qu'on signe ?
Je me demande quand même si ce n’est pas le langage, le personnage principal du roman. Mais si j’avais commencé mon article en vous disant ça, puis ajouté que Paul Laurendeau a été Professeur de linguistique au département d'Études françaises de l'Université York de Toronto pendant vingt et un ans, j’aurais vu certains d’entre vous cliquer frénétiquement partout pour échapper à ce qui va suivre. Trop tard. D’autant que le titre du roman, à lui seul, comporte un charme si puissant que vous ne devriez pas plus réussir à vous échapper de ce billet que du roman lui-même. Car vous allez le lire, c’est fatal, c’est écrit. Ce sera d’autant plus simple qu’il suffit de le télécharger pour trois francs six sous chez ELP.
Comme l’explique très bien Paul Laurendeau dans un entretien, illustré, tiens donc ? par une photo « d’écrivains se prenant la tête », il ne s’agissait pas pour lui de trouver je ne sais quel emballage fictionnel pour dorer la pilule d’une thèse, non. Ses femmes-frégates, créatures humanoïdes ailées, il les a vues, en situation, bien avant que des scènes s’imposent à son imagination puis ne s’assemblent en un roman.
Perso, j’aime assez cette posture, puisque c’est la mienne. Il faut croire qu’elle affecte tous les auteurs de fiction nés en 58. Mais si je me sais tout à fait incapable d’écrire autrement, on sait Paul Laurendeau, lui, parfaitement à l’aise dans d’autres exercices stylistiques, parmi lesquels la rhétorique dévastatrice, ce qui me rend d’autant plus admiratif vis à vis de la liberté qu’il s’octroie dans la fiction.
C’est par son écriture que j’ai fait connaissance avec Paul Laurendeau, alias Ysengrimus. Cette écriture à la fois ahurissante de maîtrise et de liberté. Et c’est cette question du langage qui me vient en lisant « Le pépiement des femmes-frégates ». La langue que nous utilisons est celle des autres. Ils nous l’ont apprise pour communiquer avec eux. Mais ce bien culturel partagé est également un bien, oh combien personnel et intime ! Ce n’est pas les quelques psy égarés dans l’assistance qui me contrediront.
On retrouve bien sûr ces deux dimensions à l’oeuvre dans le « pépiement des femmes-frégates » et même si je ne suis pas du tout en mesure, par exemple, de faire la part entre joual vernaculaire, et le « joualon » du livre, possiblement adapté par l’auteur à partir de celui-ci pour faire parler certains de ses personnages, on s’en fout, parce que le résultat est tout à fait savoureux. D’ailleurs, en matière de langue on sera servi. Copieusement. Outre le « joualon » déjà cité, un rien d’« Ongliche » imbitable pour moi, on trouvera même un peu de morse, mais surtout, surtout, les extraordinaires tirades traduites du pépiement lui-même et le non moins réjouissant français de narration, écrit en pur Laurendeau. N’ayant rien à prouver en terme de maîtrise, l’auteur ne se refuse rien en terme de liberté. Les adjectifs jaillissent par salves de trois ou quatre et la très bien nommée langue verte pointe ça et là avec fraîcheur.
Des regrets ? Vraiment, trois fois rien. On pourra trouver que personnages et auteur tardent un peu à gagner leur indépendance, l’un, l’oeil rivé sur le paysage historique, s’étant mis totalement au service des autres. Mais après une scène à base de marionnettes de chats, dont je ne vous dit que ça, leur relation est plus harmonieuse, l’auteur s’autorisant alors de belles envolées : 1910, Province de Kébek – Le paysage des rives de la rivière des Mille-Berges a bien changé, depuis l’époque héroïque de Kytych, d’Ikès-le-Truchement, du contremaître Sigouin et de la bûcheronne Claude LeJeune. Les différents Roys Voleurs de l’occupant, habituellement assez carrés de leurs personnes, ont été remplacés, entre 1837 et 1901, par la Reine Ronde. Sous les jupes impériales, internationales et froufroutantes de la Reine Ronde, les choses se sont faites tout en rondeur. Les berges de la rivière des Mille-Berges, de la rivière des Plaines et du fleuve Montespan ont été rondement déboisées. Des villages rondouillards s’y sont développés (...)
On pourra regretter aussi qu’une version audio ne soit pas, ou pas encore, disponible. J’en rêve. L’idée même de ce livre lu par l’auteur me fait frétiller les rémiges. Ceci dit, la version PDF, quoique très austère (ça n’aurait pas coûté bien plus cher de l’illustrer, si ?) est tout à fait agréable à lire à l’écran et j’allais regretter tout à fait inutilement de ne pouvoir disposer de deux pages en vis à vis, puisque c’est tout à fait possible grâce aux options d’affichage d’Adobe reader. Mais je viens seulement d’y penser. Je n’ai relevé (sans les chercher) que deux ou trois coquilles, et une césure qui frise l’acte manqué, page 397, ou l’Église-du-culte-inconnu se transforme miraculeusement en l’Église-du-cul, à la ligne, te-inconnu. Tu dis ? Tu l’as laissée intentionnellement celle-là ? Ça ne m’étonne pas de toi.
On aura donc compris tout le plaisir que j’ai eu à lire « Le pépiement des femmes-frégates ». Tiens ? Je crois bien que je vais le relire dans la foulée.



















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