omment rendre compte de ma visite à la biennale d’art contemporain de Lyon en cette fin décembre
2011 ? La réponse est peut-être en grande partie dans la question-même, tant ce que j’ai vu parait déborder d’interrogations, adressées à la l’art, à l’oeuvre, au spectateur, au
monde...
Heureusement, ce rassemblement d’oeuvres m’a
paru ne plus s’étouffer, ne plus s’étrangler, ne plus se noyer seulement de questions. Peut-être est-on enfin sorti d’une période trop corsetée d’art conceptuel ? En tout cas, ce que j’ai vu
m’a paru jouir - y compris dans sa dimension tragique - d’une belle santé et souvent d’une belle matérialité.
On n’a donc pas trop eu
« d’installations » à base de vidéo, à part celle de Sarah Pierce, dont je me demande si elle mesurera la critique assez vacharde ayant consisté à planter son « An Artwork in the
Third person » en bout de course du parcours muséographique dans le Musée d’Art Contemporain, non comme une conclusion, mais comme un truc à traverser sans s’arrêter pour trouver la sortie
ou les toilettes. Je vous résume son machin : sur des estrades, des téléviseurs cathodiques passant en boucle des interview d’étudiants en art répondant à la question : « Alors, ça
vous fait quoi de participer à mon oeuvre ? » Elle a rajouté deux rideaux de perle et des luminaires en macramé pour faire genre. Pffff ! C’était déjà pénible il y a vingt ans ces
oeuvres auto-centrées, auto-référencées, alors après avoir vu des tas de trucs bien mieux juste avant, reste juste l’envie de botter les fesses de Sarah, en souhaitant qu’elle se mette enfin au
boulot.
Mais c’est l’exception, j’ai plutôt eu
l’impression que les artistes avaient eu à coeur de ne pas se foutre du monde ni des spectateurs ayant comme moi bravé à la fois la pluie, le froid et les transports en commun pour venir les
voir.
Tous ne resteront pas dans mon souvenir, mais
sur quarante deux artistes invités à « La Sucrière » et quarante au MACLyon, séparés par quarante minutes de tram, de bus (électrique) et un super déjeuner au restaurant
« Rue Lebec », j’ai encore assez de bonnes impressions pour vous parler de deux ou trois d’entre eux. Ah, pi avant que j’oublie : merci au carnet « Petites routines » dont les articles Biennale et suite de la visite m’ont
permis d’éviter la panne de photos. J’en ai pris, tu penses bien, mais les flashs étant interdits mon pauvre Kodak s’est trouvé vite dépassé.
La sucrière, tu connais ? Construite
dans les années 30 et agrandie en 1960, la Sucrière est une ancienne usine de sucre utilisée comme entrepôt jusque dans les années 90. Elle est réaménagée en 2003 à l'occasion de la Biennale et
en devient le lieu emblématique, au cœur du nouveau quartier de la Confluence. L'entrée dans cet espace d'exposition de 7000m² se fait par les anciens silos. Le public parcourt ainsi le chemin
emprunté par les anciens arrivages de sucre. (Document Biennale) C’est donc une friche
industrielle offrant des espaces immenses et très neutres, discrètement traversés de haut en bas de pas de vis géant :
A l’usine de Chassart, durant la période sucrière, nous jouions de temps
à autre dans l’entrepôt à sucre bâti sur plusieurs étages. Des toboggans intérieurs reliaient ceux-ci pour acheminer les sacs de sucre et les mettre en stocks. Un ouvrier nous donnait un sac
vide, nous prenions la place d’un sac de sucre et pouvions ainsi dévaler un, deux ou trois étages suivant les circonstances. Le plus dur restait à faire, il fallait remonter les escaliers pour
refaire un tour de toboggan. (EDcC)
Une fois passée l’entrée, munis de l’indispensable audio-guide qui permet d’ajouter un peu
de contexte à des oeuvres souvent trop inscrites dans des démarches artistiques pour en être privées, on franchit une première oeuvre constitué de plusieurs rideaux de scène, évoquant on ne sait quelle représentation et ses
coulisses pour tomber nez à nez avec « Stronghold »le « gazomètre » de Robert Kusmirowsky, une installation imposante qui ne laissera voir son contenu que plus tard, une fois
le spectateur passé à l’étage supérieur. Dans la pénombre du rez de chaussée l’oeuvre se présente comme une construction impénétrable sauf par quelques trous par lesquels jeter un oeil. C’est peu
dire que l’ensemble est « steampunk ». Un vrai régal.
L’autre moment fort de ce rez de chaussée est incontestablement « Puxador [Pilares],
l’oeuvre de Laura Lima : un homme nu, harnaché de sangles reliées aux piliers du lieu, tire sur elles, puis
relâche ses efforts, et recommence. On notera dans ce qui suit que l’oeuvre parait avoir changé de titre en cours de route.
J’ai retrouvé la petite annonce cherchant ce Sisyphe :
La Biennale de Lyon recherche des performers pour l’œuvre de Laura
Lima « Men=flesh/Women=flesh , the Puller » 1998 -2011 / L’œuvre de Laura Lima va bien au-delà de la performance, par définition un « moment » d’action jouée dans un moment plus ou
moins long au cours d’une exposition.Pour la Biennale, l’artiste propose plusieurs œuvres qui sont « jouées » pendant l’intégralité de l’exposition, toute la journée, mettant ainsi en jeu le
format même de l’exposition et les codes qui en découlent, la position du spectateur dans l’espace et celle des « performeurs » de ses actions. Pour « the Puller » la force physique, le
lien, la restriction de l’architecture, la lutte quotidienne d’un homme dont on ne sait s’il est enserré dans des liens ou s’il se sert de ceux-ci pour détruire chaque jour un peu plus
l’architecture de la Sucrière sont ainsi donnés à contempler pour un temps indéfini, dans une volonté de libération et d’utopie complète.
Description - Un homme nu tire sur les colonnes du rez-de-chaussée de la
Sucrière, auxquelles il est relié par un harnais fait de sangles.Participants - Homme 20 à 50 ans, en bonne condition physique. Dates - du 12 septembre au 31 décembre 2011.
Candidatures - jusqu’au 5 septembre Renseignements - Biennale de Lyon - 04 27 46 65 60. Temps Partiel - Horaires de travail : 11h - 18h mardi-vendredi et 11h-19h samedi dimanche et 9
jours répartis sur les 3 mois avec une plus grande amplitude horaire. Repos hebdomadaire le lundi - Salaire : Barème SYNDEAC
J’ai également retrouvé une
interview des comédiens, parue dans le journal « Le Progrès » du
27/10/2011 - Titre : Lyon - Culture. Nus et heureux d’être une
œuvre d’art vivante à la Sucrière Biennale d’Art Contemporain. Chapeau : Emmanuel et Étienne Borgo, deux jumeaux âgés de 37 ans, se relaient pour
interpréter «Puxador» de Laura Lima. Esclaves ? Non.
Comment en êtes vous venus à réaliser cette performance pour la Biennale d’Art
contemporain ?
Étienne Borgo : « Mon frère jumeau, danseur (compagnie Schenk), s’était porté
candidat. Je suis graveur de pierre dans les Alpes-de-Haute-Provence mais je cherchais à travailler sur Lyon. Il m’a proposé de venir passer une audition avec l’artiste, Laura Lima. Il n’y a eu
que la discussion, c’était plutôt une explication de sa part sur ce qu’elle attendait de nous. J’étais curieux. J’avais envie de participer.
Même nu ?
J’ai été modèle vivant (aux Beaux-arts de Monaco, Digne, de Nice). Mon frère est aussi
modèle vivant pour les Beaux-arts de Lyon.
Comment vous organisez-vous avec votre frère ?
On travaille chacun trois jours de suite. De 11 à 18 h. On fait une pause de 5 minutes
toutes les heures et on s’arrête entre une demi-heure et trois quarts d’heures pour déjeuner.
C’est vous qui avez débuté ?
J’ai assuré les deux journées professionnelles et la première journée grand public. Je
me suis donné à fond. J’étais en sueur, à la limite de l’épuisement. Laura a trouvé cela super.
Qu’est-ce qui est le plus difficile ?
L’aspect physique. Pourtant, j’ai déjà un métier sportif. Mais là, c’est mécanique, il
faut toujours avoir la conviction, rester dans le mental, conserver l’énergie pour faire tomber le bâtiment.
Qu’est -ce qui vous plaît ?
La performance, le travail sur les limites physiques et travailler avec une artiste
qui a une renommée.
À quoi pensez-vous quand vous travaillez ?
J’essaie de me concentrer, de me transformer en super-héros. Parfois, je pense à des
choses de la vie courante, mais je me recentre vite car je pense que le public peut s’en apercevoir. C’est comme quand on fait du théâtre (j’en fais comme amateur) et que l’on n’est plus dans son
personnage.
C’est fatigant, ennuyeux ?
Fatigant car ce n’est pas un sprint mais un marathon. On doit tenir trois mois. Je
fais du yoga, mon frère fait du butô et du qi gong. J’ai un rythme de vie militaire : moins de tabac, pas trop de sorties, beaucoup de sommeil. Pendant mon temps libre, je me repose et je vais
visiter le musée gallo-romain de Fourvière que j’aime beaucoup. Ce n’est pas ennuyeux du tout. Je fais cette performance pendant trois mois. C’est unique. Je le fais à fond et avec
passion.
Vous êtes bien payé ?
Très correctement pour un travail à mi-temps.
Comment réagissent les visiteurs ?
Beaucoup veulent engager la conversation, mais je n’ai pas le droit de parler au
public. En général, les enfants questionnent les parents, les ados rigolent et les adultes sont étonnés. Plusieurs fois, certains ont dit « le pauvre, j’espère qu’il ne fait pas cela toute la
journée ». Mais si : et je suis bien payé pour ce que je fais. Et, je suis heureux d’être sanglé à la Sucrière ».
(À suivre, si je veux.)
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