Pas de bol !

 

Rhôôô ! Ben j’ai pas de chance avec les bouquins qui traînent à côté de mon lit en ce moment. Je viens de laisser tomber « Raoni - Mémoires d’un chef indien » - disponible chez Amazone, je sais, je l’ai déjà faite, mais je ne m’en lasse pas - pour tomber sur pire : « Tara Duncan dans le piège de Magister ». Deux livres très différents, mais ayant hélas en commun de ne pas être écrits.

 

Ça m’arrive heureusement assez peu. Je ne maîtrise pas les circuits occultes suivis par les bouquin pour arriver dans mon lit. C’est intentionnel bien sûr. Je pourrais les acheter, m’inscrire dans une bibliothèque : trop facile. Je les laisse venir. Cadeaux, prêts, relectures (on doit en avoir un bon millier ici) : y’en a toujours assez.

 

Le dernier livre à l’issue duquel je me suis dit : « Tiens ? Il n’est pas écrit ce bouquin. » c’était le Da Vinci Code. Hélas, j’ai dû l’acheter celui-là. Tout le monde en parlait, mais du coup, tout le monde l’avait prêté à tout le monde. Je l’ai d’ailleurs après lecture prêté à une collègue, mais quand elle me l’a rendu, j’ai laissé mon exemplaire dans la bibliothèque du bureau où j’espère qu’il s’ennuie à mourir depuis. Je ne sais pas ce que donne le Da Vinci Code dans le texte au départ, il est possible que la traduction l’ait un peu raplaplati, mais à l’arrivée, on a un scénario un peu tiré par les cheveux, pas un livre.

 

 

Digression

 

Non, mais j’imagine bien la tentation, y compris financière, pour un auteur d’écrire avec l’arrière pensée que son oeuvre puisse devenir un film. C’est une tentation à laquelle cède par exemple de façon exaspérante et totalement vaine jusque là, Bernard Werber, dont les appels du pied sur le mode : « Ça ferait une putain de bonne scène pleine de millions, hein ? » sont juste ridicules. Mais on entre alors dans le cycle infernal d’un « livre » qui n’est que le scénar d’un film, ni ne sera lui-même que la bande annonce publicitaire longuette du jeu vidéo annonçant lui-même d’autres produits dérivés : l’adaptation en manga, la série TV et la version simplifiée pour les nuls, sans parler de la mauvaise suite et du remake. Stop ! Rappelons quand même au passage que les systématiques adaptations de S. King à l’écran - on ne devrait pas tarder à voir un film tiré de sa liste de courses - ne l’ont jamais empêché d’écrire, vraiment écrire ses livres. Ça n’a donné qu’un grand film, « La ligne verte » plusieurs bons et des tas de bouses, mais il montre qu’une vraie écriture littéraire - pas forcément géniale, juste honnête - n’empêche pas l’adaptation. Tiens, puisque je suis dans la digression, je m’y vautre : je suis quasi persuadé que S. King a écrit certains de ses livres avec l’idée que JUSTEMENT ils seraient impossible à adapter, et toc ! Ça me semble être le cas de « Jessie » et de « La petite fille qui aimait Tom Gordon ».

 

 

Raoni - Mémoires d’un chef indien

 

Ce livre de J.-P. Dutilleux n’est donc pas écrit non plus, mais je ne jetterai pas la pierre à l’auteur. Au prix actuel des bons gadins qui font mal, je les réserve pour S. Audouin-Mamikonian et sa trop bien nommée Tara. J.-P. Dutilleux explique longuement comment il a procédé pour collecter puis transcrire ses entretiens avec Raoni, qu’il connaît depuis plus de trente ans. Ce matériau verbal, noté à la volé à l’ordinateur pendant un mois, on sent bien que J.-P. Dutilleux a voulu le faire apparaître sous une forme que son lecteur identifierait comme fidèle aux propos originaux. Comme si c’était possible ! (p. 49) Taù tient compagnie au grand chef et nous aide dans les traductions incessantes du kayapo vers le portugais. Ma maîtrise du kayapo est insuffisante pour tout comprendre et Raoni s’exprime uniquement dans sa langue. (p. 50) (le travail) est fort laborieux car il faut souvent s’y reprendre à plusieurs reprises pour comprendre ce que Raoni veut dire.

 

On est donc bien dans un processus d’interprétations emboîtées. Raoni doit tailler court pour se faire comprendre, d’ici à penser qu’il parle en petit nègre au petit blanc y’a pas loin, le pote taille du kayapo en portugais, qui n’est la langue maternelle d’aucun des interlocuteurs et J.-P. Dutilleux taille pour noter à la volée, probablement en français. En tout cas, à l’arrivée, le livre est en français. De quels outils culturels Raoni dispose-t-il pour organiser son récit ? On ne se saura pas. À l’arrivée, on lit quelque chose de très décousu qui vous fera peut-être penser au récit de votre petit neveu au sortir du cinéma :

 

(page 51 - chapitre 1 - Ma petite enfance) Je m'appelle Raoni Metuktire, je suis le dernier grand cacique des Kayapos. Après ma mort, je ne vois pas qui va prendre ma place. Je ne sais pas quelle année ni quel jour je suis né mais c'était à Krajmopyjakare, aujourd'hui le lieu s'appelle Kapôt. Le nom de ma mère est Nhàkanga, celui de mon père, Bepangàti. Mon premier souvenir remonte à ma petite enfance, quand j'ai trois ou quatre ans. Un jour, un guerrier très fort, Tàpiête, arrive à notre campement. C'est un grand chef. Je me souviens qu'il y a beaucoup de monde. Nous partons tous avec lui dans la forêt, ma mère me porte dans ses bras. Nous arrivons à un village appelé Krôdjarnre, pour participer à la Tete de TàkàkPoyre, à laquelle hommes et femmes prennent part. Tàpiête, le grand guerrier, nous annonce alors qu'il va partir avec son groupe attaquer les seringueiros, des ramasseurs de caoutchouc. Le lendemain, tous les hommes sont partis.

Trois jours plus tard, quatre guerriers reviennent. Mon père leur demande: « Pourquoi êtes-vous revenus ? - Tàpiête, notre chef, nous a fait revenir pour appeler les femmes afin qu'elles aillent pêcher avec le sipo* (liane dont le poison paralyse les poissons et facilite ainsi leur prise) dans un rio poissonneux et rapportent les poissons au village. » Les quatre guerriers appellent alors toutes les femmes de maison en maison jusqu'à la mienne. Nous partons pêcher avec ma mère et mon père. À peine arrivés au premier campement, avant l'aube du jour suivant, les quatre guerriers nous quittent pour rejoindre Tàpiête. Nous attendons le lever du soleil pour nous remettre en route jusqu'au lieu de pêche, où il y a un autre camp. Les hommes coupent du sipo dans la forêt, tandis que les femmes ramassent du bois pour le feu et des feuilles de bananas pour cuire le poisson et en mettre sur le sol pour dormir dessus. Mon père, lui, prépare ses flèches.

 

Et ? Et c’est parti pour plus de cent cinquante pages, organisées en gros chronologiquement.

 

On pourra s’étonner que les mémoires annoncées par le titre commencent page 51 et se terminent page 211 soit cent soixante pages sur un livre qui en compte cent de plus, mais c’est la deuxième clé de ce livre non écrit. Les cinquante premières pages visent à donner le contexte et les enjeux de ce qu’on va lire. On a donc l’inévitable citation de Rudyard Kipling (Si tu peux voir détruire l’ouvrage de ta vie... ) puis des cartes, une préface de Jacques Chirac, trente pages d’introduction, deux de préambule. On aura à la fin un épilogue, une postface, des annexes (plaidoyer pour l’Amazonie, Institut Raoni, Lexique) une bibliographie, des remerciements. Car c’est un livre tout chargé de sa thèse et l’auteur ne voudrait rien négliger de nature à l’exposer, qui puisse convaincre son lecteur de sauver l’Amazonie comme il a lui même sauvegardé la mémoire de son dernier grand chef. On est donc bien dans un parti pris de sérieux, de grave, qui tourne le dos à la littérature. Or pour moi, il n’y a rien de plus sérieux, rien de plus grave que d’écrire pour toucher juste. Ce parti pris d’opposer le sérieux et la littérature comme vérité et artifice paraîtra idiot à quiconque ayant lu « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss, que l’auteur n’évoque à aucun moment. Les mémoires de Raoni ont été notées par un cinéaste, elles restent à écrire.

 

 

Tara (la tare, en italien)

 

La quatrième de couverture

 

Dans le splendide palais d'Omois, la jeune Tara fulmine. Autour d'elle, la nuée bleue de sa magie tremble de sa rage mal contenue. Car le démoniaque Magister s'est une fois de plus attaqué à elle. Plus exactement, à sa mère, ce qui est pire. Il a tenté de l'enlever, au nez et à la barbe de tous ses gardes, au beau milieu des jardins du palais impérial. Cette fois, Tara en a assez. Elle ne veut plus vivre comme une proie, dans l'attente de la prochaine manœuvre de son ennemi insaisissable.

 

Elle a quinze ans, elle est l'héritière d'un Empire, sa magie est peut-être la plus puissante jamais détenue par un humain, elle est entourée de fidèles amis... Elle va se battre. Débusquer Magister. Le détruire. Alors, au lieu de se couler dans les bras de son petit ami Robin, le demi-elfe aux yeux de cristal, Tara fait appel à ses dons d'espion. Et bien sûr à Cal le talentueux Voleur, à la douce Moineau, mi- princesse mi-bête, à Fabrice le loup-garou, à Fafnir la naine rousse... C'est le début d'une aventure où les guettent trahisons, périls mortels et faux-semblants. Leur amitié et les histoires d'amour déjà nouées entre eux vont être mises à rude épreuve. Sauront-ils échapper aux griffes de ce génie du mal ?

 

 

Tiens ? Le livre de Sophie Audouin-Mamikonian commence lui aussi par une carte, un arbre généalogique et un prologue. Puis il démarre vraiment page 17 et m’a énervé dès la page 19 :

 

 (...) Dressée sur l'immense Galant, son pégase Familier aux ailes d'argent, pour affronter les hordes hurlantes, Tara s'était imprudemment exposée. Grr'ul n'avait pas eu le choix. Elle s'était abattue sur la jeune fille pour la protéger, et Tara qui n'avait pas bouclé sa ceinture de sécurité (indispensable sur un pégase, quand on tombait on tombait de haut) avait ignominieusement vidé des étriers.

Et s'était retrouvée par terre, écrasée par la troll verte.

Enfin, écrasée, pas tout à fait, sinon elle serait tout à fait morte (ce qui aurait tout de même été le comble du ridicule pour la sortcelière la plus puissante de la planète), mais bien aplatie. Heureusement, sa changeline, l'étrange entité qui lui servait de maquilleur/garde-robe/armurier/garde du corps s'était gonflée et avait amorti le choc, avant de se transformer en armure. C' était ce qui l'avait sauvée. La changeline devait avoir une sorte de batterie magique, parce qu'elle fonctionnait normalement. Sauf pour le département obus/missiles/ engins de destruction massive qui ne put lui fournir de quoi se débarrasser des trolls, sa fonction « arme» étant désactivée.

Très logiquement, dès que la magie avait disparu, les tapis volants s'étaient proprement abattus au sol. La moitié de l'escorte impériale avait été assommée ou blessée en quelques secondes. Or, sans magie, impossible d'utiliser les boules de cristal pour appeler au secours. De plus, les gardes impériaux, confiants dans leur magie, n'avaient pas tiré leurs redoutables épées. Sans leur pouvoir de sortceliers, face à des trolls d'une demi-tonne, ils ne faisaient simplement pas le poids. (...)

 

Les notes de bas de page, surabondantes, donnent un bon échantillon de tout ce qui peut agacer dans de produit infra-littéraire.

 

Les notes de bas de page des premier et deuxième chapitres ; pages 17 à 35.

 

(page 18 - « se retrouver sur Madix ou Tadix ») 1. Les deux lunes satellites d'AutreMonde. Pourvues d'une atmosphère et peuplées d'habitants ayant l'habitude d'avaler leur thé/café/chocolatlbreuvagesdiversetvariés sous forme de bulles tant la gravité y est réduite...

 

(page 20 - « une voix gutturale ordonna en parfait amosien. ») 1. En même temps que la magie, le Traductus a disparu. Heureusement, l'amie sortcelière de Tara, Moineau, a inscrit une bonne vingtaine de langues différentes dans l'esprit de Tara, dont l'omoisien, et même lorsque la magie fait défaut, les langages demeurent. Ce qui est assez déconcertant pour Tara, parfois, lorsqu'une demi-douzaine de noms différents lui viennent à l'esprit pour le même objet... Ex.: pain se dit « bouf » en ogre, « blip » en omoisien, « sv'ouli. en elfe, « train» en vilains, « lulull. en gnome, etc. Parfois, commander un simple déjeuner devient un peu compliqué pour Tara...

 

(page 21 - « Le vampyr venait de les abandonner. ») 1. Là, certains petits malins se disent: « Ah, mais la magie a disparu, alors comment le vampyr fait pour se transformer ? » Et la réponse est : « Mais les vampyrs ne dépendent pas de la magie pour se transformer, c'est inscrit dans leurs gènes ! »

 

(Page 21 - « Elle avait déjà donné avec Magister ») 2. Chef des Sangraves. À peu près totalement dingue, Magister est le plus terrible ennemi de Tara et n'hésite pas à utiliser la magie des démons pour tenter de conquérir AutreMonde. Passe-temps comme un autre, qui empoisonne sérieusement la vie de Tara.

 

(Page 22 - « espécisme ») 1. Ce mot n'existe que sur AutreMonde, alors n'allez pas le remettre dans une rédaction ! J'ai eu un mal fou à le traduire de l'omoisien courant. C'est comme le racisme sauf que c'est du racisme entre espèces...

 

(page 24 - « Les trolls ne mangeaient peut-être pas de viande ») 1. Ça les transforme en ogres à longues dents et gros appétit...

 

(Page 28 - « les trolls étaient un peu comme les dryades, ces nymphes grecques des chênes et autres arbres ») 1. D'accord, il y a peu de rapport entre les gros trolls verts et les gracieuses dryades à part que les deux aiment les arbres et en dépendent...

 

(Page 29 - « Grrallloulllgrrrrr ») 1. Ce qui en langage troll signifie: « Que la populace se rassemble céans, nous avons capturé quelques ennemis que nous allons nous faire un plaisir de rôtir délicatement histoire de faire rire les enfants »... Comme quoi le langage troll peut être plein de subtiles nuances.

 

(Page 29 - « Des maisons, une bonne centaine de trolls, trollettes et trollets sortirent, curieux de voir ce que leur grand chef avait trouvé de rigolo » 2. Les trolls ont un grand sens de l'humour, souvent aux dépens de leurs adversaires. Et leurs blagues incluent un tas d'amusements appelés « tête cassée », « jambe brisée », « bras déboîté », etc. Ils trouvent également que les autres races sont vraiment fragiles.

 

 

Sortez moi de ce livre avant que je le flanque à la poubelle !

 

Que S. A.-M. s’adresse aux gamines fraîchement pubères, constituant comme elle semble le croire son lectorat, je n’ai rien contre. Qu’elle le fasse en les singeant m’insupporte. Elle me répondrait sans doute que bah, il s’agit juste de les distraire. Les distraire ? Mais de quoi ? De leurs harassantes études ? Il est vrai qu’avec un niveau cours préparatoire même peu consolidé, on peut lire Tara sans risquer la surchauffe neuronale. Les distraire de leur adolescence ? Certainement pas puisque cette sous-littérature à l’écriture hystérique et démissionnaire leur colle le nez dedans.

 

On pourra me reprocher de n’avoir pas été au delà de la page 35. C’est vrai. Je n’irai donc pas jusqu’à la page 481 ou m’attendait pourtant cette ultime adresse au lecteur : « Oui, je sais, vous me détestez. Quelle idée de terminer sur des suspenses pareils ! Alors la suite dans Tara Duncan : Les Fantômes d’AutreMonde ! » mais le début de la phrase reste néanmoins tout à fait exact : je déteste.

Jimidi

 

   

Dimanche 22 août 2010 7 22 /08 /Août /2010 20:29
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