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’objet d’aujourd’hui ne paye pas de mine – c’est un lecteur CD/radio-réveil portable de la marque « Spirit of St. Louis » ; d’où le titre de cette note (enfin… en partie !) Mais il va nous permettre d’effectuer – si je ne m’écrase pas avant - cette première phrase embarquant au décollage un poids déraisonnable de ponctuation – la traversée entre le vide sidéral coincé entre vos deux oreilles et la question de savoir : à quoi sert l’art ? Rien moins.
Il est possible que ni vous ni moi n’y arrivions. Il est encore temps de descendre. On peut y aller ? Les survivants préviendront les familles.
Sur un axe orienté de gauche à droite allant de l’objet 100% non fonctionnel jusqu’à l’objet totalement dédié à son usage, on pourrait ranger, tout à fait à gauche Mona Lisa qui à l’usine ne sert pas à grand-chose et à l’autre bout, je ne sais pas moi, mettons un tire-bouchon.
Vous avez remarqué comme il est difficile de trouver des objets ultimes ? La valeur d’usage de la Joconde n’est peut-être pas complètement nulle. Elle sert d’appât à Japonais et je me suis laissé dire qu’elle cache derrière elle un trou de cheville mal rebouché dans le mur. Idem pour le tire bouchon. Il serait bien étonnant que par quelque aspect, sa poignée en cep de vigne par exemple, il n’essaye pas de tendre vers la déco, autrement dit de ramper péniblement vers Mona Lisa. (S’il y arrivait et qu’ils fassent des petits. Inutile de m’en garder un.) Mais puisque nous sommes maintenant dans le ciel pur de l’idéal, gardons comme cap cette ligne imaginaire reliant l’objet d’art à l’objet fonctionnel et essayons d’y placer notre lecteur CD/radio-réveil. Il se situe quelque part à mi-chemin. Ses fonction de lecteur CD, de réveil, de poste de radio le tirent d’un côté, son esthétique rétro de l’autre.
Et là Mesdames, Messieurs, c’est le commandant de bord qui vous parle, nous attaquons notre premier trou d’air, parce que j’ai un peu perdu de vue ce que j’entendais démontrer. Il faut dire que j’ai approché d’un peu trop près l’esthétique de cet objet et comme vous le savez, le manomètre et la touche machine à écrire exercent sur moi un attrait à côté duquel la pesanteur et le pôle nord magnétique comptent peu. Et je ne vous parle même pas des poignées latérales, des potentiomètres, de l’alu brossé « fly case » et des rainures façon microphone.
Voilà, j’ai retrouvé mon assiette. Si on datait précisément les objets originaux dont on trouve les influences sur notre lecteur CD/machin, on serait sans doute un peu surpris. J’ai dit qu’il était de marque « Spirit of St. Louis » en référence à l’avion ayant permis à Charles Linbergh d’effectuer la première traversée aérienne sans escale New York-Paris les 20 et 21 mai 1927 et certains détails sont effectivement très « années 30 », comme les touches de lecture et les potentiomètres sommitaux protégés par cet adorable petit garde fou métallique. Plus loin dans le temps, les rainures font penser au légendaire micro Shure des années 50. Encore un peu plus loin dans le temps, l’antenne radio télescopique date des premiers « transistors » transportables. On est donc dans les années soixante. On passe dans les années 70 avec l’affichage digital rouge, qui évoque celui des premières diodes, les vertes sont venues après et ont été détrônées par les cristaux liquides. L’à peine discernable logo « Compact DISC » fait indubitablement années 80 et on s’arrêtera là, parce que je ne trouve aucun détail qui puisse s’ancrer dans les décennies suivantes, même si le télescopage temporel de l’ensemble est clairement signé fin XXème début XXième.
Nous sommes donc en présence d’un objet dont l’esthétique, ou l’intention du beau si vous préférez, emprunte à cinq décennies, au point où l’on ne sait même plus ce qui est anachronique de quoi. Mais on s’en fout, parce que c’est l’objet dans sa globalité qui nous intéresse et le propos que nous adresse cette esthétique composite.
Vous n’attendez pas de scoop j’espère ? Non parce que là, on est bientôt arrivé et je ne compte pas atterrir sur le toit. Ce qu’il convoque, c’est la nostalgie. Vous savez ? ce mal du pays temporel. Alors forcément, comme il ne sait pas votre âge (d’autant qu’entre celui que vous affirmez publiquement et celui indiqué par votre carte d’identité, il y a une grande différence ) l’objet ratisse large, lançant ses hameçons sur un demi siècle pour vous attraper à votre âge tendre.
Je profite de la météo clémente pour vous faire observer (par le hublot de droite) que la nostalgie se fout éperdument que vous ayez connu « en vrai » ce que vous considérez comme le bon vieux temps. Elle fonctionne de ce point de vue comme le mal du pays. Si vous m’exiliez assez loin assez longtemps, il est probable que j’aurais d’insupportable regrets composés de sandwichs baguette/beurre frais/saucisson, de joueurs de pétanque dans l’ombre des platane et de frais ballon de blanc dégustés au petit bar tabac du village à la sortie de la messe. Alors qu’en vrai, je suis tranquillement installé au septième étage d’un immeuble dans une ville moyenne en banlieue de Lyon, que je ne vais jamais dans un bar, ni à la messe et que je suis pas loin de penser que ce sont les joueurs de pétanque qui laissent leurs crotte sur les trottoirs.
Mais la nostalgie à plus à voir avec l’émotion qu’avec le souvenir. Là, si j’étais moins fainéant, si j’étais prof et si on était en amphi plutôt que sur ce carnet crapoteux, je m’en irais étayer l’hypothèse selon laquelle le portrait de Mona Lisa procède lui aussi d’une esthétique composite. On va faire court en croyant se rappeler que ce tableau invente le « portrait devant paysage », se dire que le portrait existait avant, le tableau de paysage aussi et qu’un trait de génie de L. de Vinci a été de rassembler les deux. A ce stade là, si vous trouvez un indéfinissable sourire à notre lecteur CD et quelque chose en bakélite dans le regard de Mona Lisa, c’est normal. Il y a des effets indésirables à la redescente trop brutale, ou quelque chose qui foire dans la pressurisation de cette note.
À présent que nos roues vont de nouveau toucher le sol, je vous sens un peu déçu que nous n’ayons pas répondu définitivement à la question de savoir : à quoi sert l’art ? Mais rappelez-vous, je vous avais promis de franchir la distance jusqu’à cette question, pas d’y répondre. Espérant que vous avez effectué une bonne traversée sur nos lignes, le personnel de bord et moi-même vous souhaitons une très agréable journée.
Jimidi 3 octobre 2008
— T’aurais pu répondre que l’art ne sert à rien.
— C’est ça, ouais, comme toi : tu sers à rien non plus.
— Très drôle. Mais ça sert à quoi alors pour toi ?
— À toucher. Parfois ça touche là où ça fait beau, parfois là où ça fait mal, parfois la où ça fait bizarre, parfois là où ça fait rire, parfois là où ça fait réfléchir, parfois là où ça fait triste et parfois tout ça à la fois.
... des pages de ce même carnet, archivant les articles par thème : Architecture ronde, Conso, Art, Lectures etc.
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