Partager l'article ! L'étoffe du diable - Michel Pastoureau: ...
l doit s'agit d'un phénomène de rémanence. Toutes proportions gardées, Michel Pastoureau a dû être victime (consentante) de ce qui m'arrive après avoir trop joué au Sim's : les gens que je croise ont alors l'air de personnages et j'ai tendance à me demander où en sont leurs jauges de bien-être. Idem quand j'ai abusé de Wings, mon modeleur 3D : je regarde les objets qui m'entourent en me demandant quelle serait la meilleure façon de les extruder. On connaît d'autres exemple de proches à ce point envahis par une pratique, une ligne de pensée, que leur quotidien (parfois le nôtre) s'en trouve affecté. On pourrait citer Mélanie (de Tours) cédant à la tentation de réarranger mon intérieur et ma déco dès qu'elle en voit une photo, ou Louve, que je soupçonne de vouloir corriger jusqu'aux sous-titres des films qu'elle voit en VO et même de traquer la coquille sur les emballage de ses céréales du matin. Je me souviens également du témoignage d'un internaute ayant abusé des vidéos. Alors qu'il regardait le paysage défiler par la vitre d'un train, une partie de son esprit cherchait le bouton « pause » et « rewind » pour en profiter mieux. On peut donc imaginer l'historien à ce point immergé dans sa science que tout lui paraisse alors objet d'étude possible. On le verrait par exemple traverser un passage piéton et se demander au beau milieu depuis quand les rayures signalent-elles certains objets, certaines personnes à notre attention, comme marqués ainsi d'un statut particulier ? Dès lors, sa recherche commencerait par une plongée dans l'iconographie, par une traque de la rayure jusqu'à son gîte moyenâgeux le plus reculé. Notre historien suivrait ensuite cette piste jusqu'à l'époque contemporaine – les rayures où ? Les rayures comment ? Les rayures pourquoi ? - et l'on aurait finalement l'excellent livre « L'étoffe du Diable – une histoire des rayures et des tissus rayés ».
Une fois n'est pas costume, je vous donne ci-après la présentation de l'ouvrage par son éditeur. Elle a le mérite d’offrir une porte d’entrée large et accueillante.
Que peuvent avoir de commun saint Joseph et Obélix, la prostituée médiévale et l’arbitre de base-ball, les frères du Carmel et les baigneurs des années folles, les bouffons de la Renaissance et les forçats des bandes dessinées, les dormeurs en pyjama et les sans-culottes de l’an II ? Ils ont en commun de porter un vêtement rayé, signe de leur situation sur les marges ou hors de l’ordre social. Structure impure, la rayure est en effet longtemps restée en Occident une marque d’exclusion ou de transgression. Le Moyen Age voyait dans les tissus rayés des étoffes diaboliques, et la société moderne a longtemps continué d’en faire l’attribut vestimentaire de ceux qu’elle situait au plus bas de son échelle (esclaves, domestiques, matelots, bagnards). Toutefois, à partir de l’époque romantique, ces rayures dégradantes, sans vraiment disparaître, commencent à s’atténuer et à être concurrencées par des rayures d’une autre nature, porteuses d’idées nouvelles : liberté, jeunesse, plaisir, humour. Aujourd’hui, les deux systèmes de valeurs poursuivent leur coexistence. Mais, plus que jamais, il a rayures et rayures. Celles du banquier ne sont pas celles du malfrat ; celles des passages cloutés et des grilles de la prison ne sont pas celles du bord de mer ou des terrains de sport. Retraçant cette longue histoire de la rayure en Occident, Michel Pastoureau s’interroge plus largement sur l’origine, le statut et le fonctionnement des codes visuels au sein d’une société donnée. Qu’est-ce qu’une marque infamante ? Pourquoi les surfaces rayées se voient-elles mieux que les surfaces unies ? Est-ce vrai dans toutes les civilisations ? S’agit-il d’un problème biologique ou d’un problème culturel ?
Deux « moments » m'ont particulièrement intéressé dans la lecture de ce livre : ses prémices et sa fin. J'ai été amusé de voir au tout début l'auteur chercher, ce qui avait pu conférer aux rayures leur diabolique pouvoir de signalement. Oui, bon, il y a bien cette ligne au verset 19 du Lévitique, un vieux manuel de savoir vivre, recommandant de ne pas mélanger sur soi la laine et le lin (et dans la machine à laver non plus d'ailleurs) mais comment passe-t-on de cet interdit, à l'usage très codifié réservé aux tissus à rayures ? Peut-être par une traduction un peu restrictive interdisant alors de porter un vêtement fait de deux couleurs et non plus deux matières. À cette hypothèse là, Michel Pastoureau en appelle une autre en renfort, bien intéressante (page 12 et 13) : « L’homme du moyen âge paraît éprouver une aversion pour toutes les structures de surface qui, parce qu’elles ne distinguent pas clairement la figure et le fond, troublent la vue du spectateur. L’oeil médiéval est particulièrement attentif à la lecture par plans. Toute image, toute surface lui apparaît structurée en épaisseur, c’est-à-dire découpée comme du feuilleté. Elle est faite d’une superposition de plans successifs, et, pour bien la lire, il faut - contrairement à nos habitudes modernes - partir du plan du fond et, passant par tous les plans intermédiaires, terminer par celui de devant. Or, avec les rayures, une telle lecture n’est plus possible : il n’y a pas un plan du fond et un plan de la figure, une couleur du fond et une couleur de la figure ; il n’existe qu’un seul et unique plan bichrome, divisé en un nombre pair de raies et de couleurs alternées. »
La fin du livre mérite également ici une attention particulière. Après avoir débusqué la rayure dans tous ses états et les avoir associé chacun à un élément ou un autre de son discours, l'auteur essaye de s’en sortir : (...) l’homme propose et la rayure dispose. Sa nature et son fonctionnement propre ne peuvent se plier totalement aux codes que la société voudrait lui faire exprimer. Il y a toujours dans la rayure quelque chose qui résiste à l’instauration de systèmes, quelque chose qui porte le trouble et la confusion, quelque chose qui « fait désordre ». non seulement la rayure montre et cache à la fois, mais elle est tout ensemble la figure et le fond, le fini et l’infini, le partie et le tout. Par là même , toute surface rayée apparaît souvent comme incontrôlable, presque insaisissable. Où commence-t-elle ? Où finit-elle ? Où se situent les vides et les pleins, les ouvertures et les fermetures ? les zones denses et les zones dé-saturées ? Quel est le plan de fond et celui du devant ? Le zèbre est-il un animal blanc à rayures noires, comme l’ont longtemps affirmé les Européens, ou bien un animal noir à rayures blanches, comme l’ont toujours reconnu les Africains ? Il y a avant tout un problème visuel de la rayure. Pourquoi, dans la plupart des cultures, le rayé se voit il plus distinctement que l’uni ? Et pourquoi en même temps fonctionne-t-il comme un trompe-l’oeil ? L’oeil voit-il mieux ce qui le trompe ? Opposé à l’uni, le rayé constitue un écart, un accent, une marque. Mais, employé isolément, il devient illusion, gêne le regard, semble clignoter, s’agiter, s’enfuir. Il n’y a plus de différence entre la structure et la figure. La structure est devenue la figure, et celle-ci ne paraît plus pouvoir s’ancrer sur aucun fond ni même s’inscrire dans une géométrie euclidienne. Le rayé pur n’arrête plus le regard. Il est trop effervescent pour ce faire. Il éclaire et obscurcit trop la vue, trouble l’esprit, brouille le sens.
Puis c’est le mot de la fin, page 147, et l’on comprend alors qu’il était grand temps pour l’auteur d’achever son livre : « Trop de rayures finit par rendre fou. » Sachant que Michel Pastoureau signe également (entre autres) « Bleu, l’histoire d’une couleur », « Le cochon, histoire d’un cousin mal aimé », « Noir, l’histoire d’une couleur », on peut se demander s’il n’était déjà pas trop tard, mais comme j’ai très envie de lire ces livres, ce n’est pas moi qui m’en plaindrait.
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· Si vous cherchez une définition de la rayure, Michel Pastoureau en propose une imprimée noir/blanc aux deux tiers de l’espace cellulosique plat de sa page 65 : il s’agit d’une bichromie répétée en séquences alternées.
... des pages de ce même carnet, archivant les articles par thème : Architecture ronde, Conso, Art, Lectures etc.
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