a dernière fois que je suis « tombé en arrêt » devant une machine, que j'ai
senti s'exercer sur moi cette fascination pour l'outil, l'instrument, le mécanisme, c'était cet été lors d'une promenade au Puy en Velay. Dans la rue montant à la cathédrale, une boutique de
dentelles avait installé en devanture un métier à tisser mécanique. Imaginez une tonne d'acier intelligent, en mouvement. Dans un ballet réglé semble-t-il par un système de cartes perforées,
comme les orgues de barbarie, un ahurissant assemblage de cames, de bobines, de tringles, d'engrenages, et de fils, tressautait, tournait, cliquetait, avec semble-t-il un certain enthousiasme (en
tout cas du coeur à l'ouvrage ) pour fabriquer un étroit ruban de dentelle, qui s'enroulait sur un tambour à raison d'un ou deux centimètres par quart d'heure.
Je ne vais d'ailleurs avoir aucun mal à vous le montrer, vu que la photo illustrant le
paragraphe « L’ère de la dentelle mécanique » dans l’article « Dentelle » sur
Wikipédia, montre précisément ce même métier, dans cette même boutique :
Je sais également ce qui est à l'oeuvre dans ma fascination pour ces monstres mécaniques,
outre l'arrière plan inconscient, bien sûr présent chez tout garçon normalement constitué ; c'est l'ignorance. La superbe ignorance dans laquelle nous tient notre formation scolaire, calquée à la
va-vite sur son modèle universitaire, que seule les sciences intéressent et pas du tout les techniques. Mais notre esprit est ainsi fait que les incultes terres inconnues ne le restent pas très
longtemps. Je ne comprends rien aux machines outils et c'est bien pour ça qu'elles me font rêver. A défaut de solliciter mes connaissances, elles interpellent mon imaginaire et mon irréductible
pensée magique.
Intermède comique - Alors qu'un
enseignant de la classe-relais dans laquelle je travaillais prétendais expliquer à un élève le fonctionnement d'un moteur à explosion, il s'était entendu répondre que M'sieu, je l'sais déjà,
comment ça marche. Tiens, et comment ? C'est parce qu'il y a du feu.
C'est une expérience je crois assez universellement partagée qu'après avoir démonté un
truc en panne, ou l’avoir monté neuf parce qu’en kit – merci Ikea – on soit saisi par le vertige très particulier au bord duquel nous poussent la technique. Je reverrais toujours mon fils
Christian, une rallonge électrique à la main, se demandant quelle extrémité introduire dans la prise du mur. Mais l'ignorance dans laquelle nous sommes (en moyenne) vis à vis des machins et des
machines peut avoir de bonnes raisons. J'en vois deux, qu'il me faut mentionner avant d'entrer plus franchement dans le travail de Maskull Lasserre : la complexité et la désuétude, les deux
pouvant se combiner. Pour la complexité, on va faire court : que celui, ou celle capable d'expliquer aux autres comment fonctionne vraiment un ordi lève le doigt... Ah, tu vois ! Du coup, tu vois
également, peut-être, comment un outil dont on ne sait rien, au fond, peut être investi d'un caractère magique et ceux qui savent, faire figure de sorciers.
Mais à l'inverse, il t'est sûrement déjà arrivé de tomber, si ça se trouve dans un de tes
propres tiroirs, ou sur une brocante, ou dans un domicile temporaire, sur des outils ou des instruments dont l'usage est resté à jamais mystérieux. Je me souviens comme ça d'une collection de
rabots à moulurer (superbes outils) dont, par chance, la parenté avec un rabot ordinaire était encore assez visible pour que je puisse en déduire au moins le corps de métier concerné et, après un
examen attentif, l'usage probable. Christian Séguié, notre menuisier d'art ne va pas me contredire (je crois qu'il collectionne les vieux outils) mais chaque corps de métier et a fortiori chaque
métier disparu a, ou avait, ses intruments dont on voit bien qu'il servaient, mais à quoi ?
J'ai déjà cité cet exemple, à propos de Jud Turner, autre sculpteur avec qui le travail de Maskull Lasserre me parait
entretenir des liens, mais il me paraît difficile, voire impossible, de déduire l'usage d'un vieux pèle-pomme sans savoir que ç'en est un. On peut donc comprendre que l'outil et l'instrument
exercent une fascination en renvoyant à des mondes inconnus, ou disparus et qu'ils puissent solliciter vivement l'imaginaire, l’irrationnel, ou le souvenir.
Il y a une autre entrée que l'ignorance ou la nostalgie, dans le monde des outils et des
instruments, une entrée plus sensuelle et peut-être bien suffisante, c'est la matière. À notre époque où tout est gainé, protégé d'un capot et d'une capote, recouvert d'un
isolant muticouches, les outils, les machines, les instruments « prénumériques » pour reprendre le terme de Christine Unger, dont vous pourrez lire l’article en annexe du mien, invitent
à un contact direct avec le métal et le bois dont ils sont fait, et, par là, sans doute avec les quatre éléments alchimiques : l'eau, la terre, l'air et le feu, ici convoqués pour témoigner d'un
bon vieux temps qu'on imagine plus simple (essayez de manier une faux plutôt qu'une débroussailleuse à fil nylon, et on en reparlera.)
On ne trouve encore pas grand-chose en français sur Malkull Lasserre, dont le prénom
ressemble décidément à un pseudo. Perso, je l’ai découvert chez Mariaunet, parmi plein d’autres choses toutes plus
intéressantes les unes que les autres (Renaud Garcia !), mais si notre excellente voisine de
blog montre des photos des oeuvres, elle n’en dit rien. On trouverait sans doute plus de critiques et d’information en anglais, l’artiste étant montréalais anglophone, mais je ne lis pas
l’anglais. Son CV nous indique qu’il est jeune - 33 ans - et qu’il a fait des études d’art mais aussi de philosophie. On verra que son oeuvre pose
en effet question, en particulier sur la mort. Ce qu’on trouve en revanche en abondance, puisque sur la blogosphère, tout le monde (à commencer par moi) recopie tout le monde, c’est des images de
certaines pièces, parmi lesquelles deux paraissent particulièrement avoir la cote. Elles vont nous servir d’introduction aux autres.
Lexicon - 2008 – L’oeuvre se
présente comme une partie de squelette humain sculptée dans une pile de journaux compressés dans une vieille presse à main. Voilà ce qu’en dit Marie-Éve Charron dans un article en ligne du
journal « Le Devoir ». Notre consoeur visite en avril 2009 l’exposition de Maskull Lasserre titrée « Rubric ». Elle titre son article « Le poids du temps »
(...) Chacune des sculptures sécrète une délicate tension opposant force
et fragilité dont le registre thématique est celui de la mort, de la mémoire et du poids du temps. C’est bien ce que semble indiquer Lexicon, dès l'entrée, avec cette vétuste presse à pain
(sic. Ne s’agit-il pas plutôt d’une presse à main ?) qui comprime solidement à la
verticale une pile de journaux. Sur l'autre face du monolithe, le feuilleté compact donne à voir un squelette délicatement taillé d'un tronc humain, comme si les os avaient trouvé à se fossiliser
dans la matière papier. Par ces deux composantes imbriquées, les journaux et le squelette, Lasserre suggère la pétrification du corps avec la culture de l'information et de l'actualité, qui est
promise ici à survivre en devenant monument. La pile de papier emprunte en effet l'apparence d'une colonne ou d'un statuaire appelé à durer, mais en voie aussi de
s'effriter.(...)
Je ne sais pas ce que notre consoeur a, avec les trucs érigés : monolithes et
colonnes, mais après tout, on trouve chacun dans les expos et les oeuvres en partie ce qu’on y apporte soi. Je la trouve quand même bien indulgente avec ce qui m’apparaît comme une proposition
assez maladroite de réunir des éléments symboliquement chargés dans l’espoir qu’ils puissent faire allégorie. De plus, les artistes utilisant le papier comme simple matière première, il y en a
beaucoup. Ce n’est pas Tonton, de Netkulture qui me contredira sur ce point. Y’a-t-il une tentative de jeu de mot sur « Presse (à main) » et « Presse (quotidienne) » voire
même quelque chose avec « Colonne (vertébrale) » et « Colonnes (mis en page) » ? Mmmm... Je ne suis pas sûr que tout ça fonctionne en anglais. Bref, seul l’abat-jour
parait manquer pour achever de faire apparaître « Lexicon » comme ce qu’il est peut-être : un pied de lampe un peu décoratif et vaguement conceptuel.
Migration - 2008 – Alors là,
oui. Je marche à fond, je cours, je décolle. On quitte heureusement le lourdingue pour des contrées beaucoup plus poétiques. Bien qu’ahurissante de simplicité et d’évidence, Migration met en
oeuvre le vocabulaire très personnel de l’artiste, notamment les articulations osseuses, la matière, les objets quotidiens, les oiseaux. Je ne verrais plus jamais ma penderie du même oeil, sans
penser qu’il y a peut-être là, rassemblée, quelque chose prêt pour un départ.
Universal rolling pin - 2011 –
Pareil : pour moi, ça roule, bien que les associations d’idées nées de ce rouleau à pâtisserie à cardan soient peut-être un chouia plus complexes que pour Migration. On reste dans l’objet
quotidien et dans le bois, mais l’articulation mis en oeuvre est ici mécanique. Je ne crois pas qu’on trouve de cardan dans la nature, mais l’autopsie de Mélanie (de Tours) pourrait révéler des
surprises à ce propos. Avec ce rouleau, on franchit un nouveau pas vers la désuétude, qui nous conduira par exemple à la hache au squelette de serpent. Maskull Lasserre est jeune, et c’est un
mec : on peut faire l’hypothèse que cintres et rouleau à patisserie ne sont pas pour lui d’un usage quotidien et qu’ils lui apparaissent comme un peu étranges, cette étrangeté favorisant
l’émergeance chez lui d’associations d’idées assez éloignés de la fonction première des objets en question. Je crois qu’il en est de même pour sa hache :
Dans les vidéo qui montrent (un peu) son travail, on est très loin de la gouge et du
ciseau. Notre artiste se sert plutôt d’outillage électrique. D’ailleurs, alors qu’il est en train de sculpter le tabouret de « Resonance » cette commande du Shenkman Art Center d’Otawa,
on le voit abandonner la disqueuse pour un marteau et un burin, qu’il échappe. Cette maladresse confirme pour moi qu’il est plus à l’aise avec les outils de sa génération qu’avec ceux de celles
d’avant. Mais comme c’est à cette condition (peut-être) qu’il peut voir un serpent dans les courbes du manche d’une hache, on lui pardonne. C’est également ce qui lui permet d’imaginer ces
chimères d’outils dont les usages possibles laissent rêveurs :
Il n’est pas indifférent pour moi que « Universal rolling pin » ait été sculpté
à partir d’un rouleau à pâtisserie. L’artiste s’est-t-il souvenu, en sculptant un cardan, destiné en mécanique à transmettre un mouvement de rotation entre deux arbres de transmission
situés dans deux axes différents, que le rouleau, de bois, était l’ancêtre de la roue et donc de toute mécanique ? Possible.
Sonata Blade - 2010 - Bon
sang ! Quelle merveille ! Ce couperet à manche (et cordes) de violon joue admirablement sur le mot « instrument ». Instrument de musique, certes, mais également instrument de
torture. Je ne sais pas si le rapprochement est le même en anglais, mais en français, et visuellement, ça fonctionne du feu de Dieu ! Qu’est ce que j’aimerais avoir cette pièce chez
moi ! En furetant sur le site de Maskull Lasserre, vous trouverez une autre pièce qui rassemble musique &
boucherie, composée à partir de quartiers de pianos, débités, sculptés et pendus façon carcasses de boeufs. Je ne la montre pas ici, l’idée en est plus intéressante que sa réalisation au final,
qui perso ne m’a pas convaincu.
Car oui, je n’ai pas aimé toutes les pièces de Maskull Lasserre. Il y a en particulier un
truc à base de vieux pistolet auquel, perso, je n’ai rien compris. Pas aimé non plus le piano de bronze et son tabouret de pierre. Le truc pour Lacoste est beark, mais au total, je trouve cet
artiste déjà très intéressant et infiniment prometteur. Je me demande ce que Tonton, de Netkulture attend pour le faire découvrir à ses lecteurs ?
À suivre (un jour, si je
veux) : Le travail de Maskull Lasserre, mais vu spécifiquement sous l’angle « oiseaux ". Morts, bien sûr.
Sinon, qu’est-ce que j’ai en rayon qui pourrait également t’intéresser ?
-
Jud Turner - Autre jeune sculpteur inspiré par la « bio-mécanique » chez lequel on
retrouve un humour noir finalement assez voisin de celui de Maskull Lasserre.
-
Bruno Walpoth - Pur génie de la sculpture, d’une inspiration moins historique et narrative que les deux
précédent, mais plus essentielle.
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Cal lane, la dentôlière, également inspirée par les objets du quotidien.
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